« J’écris, donc je suis »
Oui, enfin, quand c’est moi qui écris… Sinon, je deviens un imposteur, non ?
Je le constate depuis que j’ai écrit mon premier livre, à 22 ans. Être écrivain, ça pose. Ça impose. Surtout publié chez un éditeur reconnu. Avec ou sans succès, en un instant, on existe dans les yeux de nos interlocuteurs, surtout si on a la délicatesse de ne pas se présenter soi-même, mais de se faire introduire par d’autres. Tous nous gardent en mémoire. Avec cinq livres signés, c’est encore plus fort : chacun s’accorde à dire qu’il ne s’agissait pas d’une heureuse coïncidence. La confiance renouvelée de l’éditeur est un indubitable signe de savoir-faire. Après, qu’on en publie dix, vingt ou trente chez des éditeurs connus, la position du curseur change peu. Sur un CV, tout le monde capte qu’on sait écrire, mais le « waouw » n’est pas proportionnel au nombre de titres. C’est vraiment le premier qui fait toute la différence.
Écrire pour exister, une question d’ego
Le livre reste une référence, dans l’esprit de la plupart des gens. Le fruit d’un long processus de maturation, de réflexion. L’accouchement d’un savoir. L’œuvre d’un écrivain. Ce « waouw » qui lui est offert, celui qu’on réserve aux stars, aux prodiges, à ceux et celles qui ont « un destin tellement si différent », est recherché. Ça flatte bien l’ego. Que ne ferait-on pas pour exister dans le regard de l’autre. Pour être quelqu’un. Mais, au fond, pourquoi écrit-on ? Pour écrire ou pour être lu ? Pour qui écrit-on ? Pour soi-même ou pour le lecteur ? Quel est l’objectif ? Se faire plaisir ? Exister ? Laisser une trace de ses connaissances, de ses compétences, de son histoire ? Impressionner ? Servir ?
Chaque écrivain apportera ses propres réponses et, en trente années dans le monde de l’édition, j’en ai croisé de toutes sortes, du plus humble au plus infatué, du plus érudit au plus creux, mais s’il y a bien un enjeu ou l’IA rebat les cartes, c’est celui de l’ego. Faire rédiger tout ou partie de son manuscrit par quelqu’un d’autre, qu’il s’agisse du « nègre » de naguère, heureusement renommé « prête-plume », ou d’une intelligence artificielle, c’est étaler au grand jour la prééminence de notre ego sur notre conscience. Faire faire le travail et en récolter les honneurs, c’est de l’imposture, d’autant plus vive quand elle attire la lumière sur un objet de révérence, le livre. Après, il faut pouvoir se regarder dans le miroir. S’il reste un peu de conscience chez le pseudoauteur, autoédité ou non, il sait que son œuvre n’est qu’une façade plus ou moins réussie. Un cache-misère, fut-il expert en prompts.
Écrire pour servir, une question de respect
En l’occurrence, moi qui rêvais d’écrire des fictions, j’ai plutôt eu tendance à minimiser mes 28 livres d’informatique (chez Hachette livres, et pour ceux qui s’amuseraient à faire des recherches, plus de la moitié sous le pseudonyme de Chouka). À dire que ce n’était qu’un travail comme un autre. Idem pour mes six livres de développement personnel (Éditions Eyrolles). Une très belle opportunité qui m’a permis de me positionner en tant qu’expert dans ma seconde passion : les comportements humains. Une carte de visite imparable. Elle m’a ouvert bien des portes.
Quand, enfin, j’ai eu le bonheur d’écrire des fictions, au succès limité, mais d’estime, le sillon était déjà creusé, j’imagine : j’écris pour servir le lecteur. Pour transmettre des connaissances de manière abordable. Pour divertir. Pour faire réfléchir. Chaque phrase est pesée en ce sens. Le lecteur ne me quitte pas un seul instant. Je me demande comment expliquer, comment surprendre, comment toucher, comment faire vivre l’action.
C’est une simple question de respect. Si le livre est entre ses mains, c’est parce qu’il l’a choisi. Qu’il l’a acheté. Qu’il a envie d’en apprendre plus sur un sujet ou de passer un bon moment. En lisant, il « me » consacre ce qu’il a de plus précieux : son temps. Même à distance, c’est un cadeau que je me dois d’honorer. Je lui dois d’y mettre le meilleur de moi-même. Par respect. C’est la moindre des choses. Et je ne suis pas convaincu que l’IA ait ce genre de considérations.
Que penser, alors, des pseudoécrivains qui l’utilisent ?
Patrick Collignon, éditeur, 40 fois écrivain
